Bluet d’Arbère, une vie extravagante

Bernard Bluet (1566 -1606) a écrit ses mémoires : « La vie extravagante du Comte de Permission, bouffon de Henri IV, racontée par lui-même ». Chez les bouquinistes, un exemplaire de ce livret extrêmement rare vaut actuellement 20.000€.
« Je suis natif d’Arbères, terre de Gex, auprès de Genève, issu de petite maison et pauvres gens de peu de capacité pour comparaître devant le monde. » Il raconte comment enfant il gardait les moutons, puis comment son père lui imposa de garder les vaches, ce qui lui déplût. A ce désagrément, il fallut ajouter le dépit de ne pas plaire aux filles. Autre ennui : il ne s’entendait pas avec « le père et la mère de son corps » à qui il reprochait de tenir « des propos scandaleux » et de danser! Il avait été « baptisé en la religion philistiane » (protestante). « Mon ambition était de voir florir les ordonnances de Dieu. »
Bluet prit la poudre d’escampette, à l’aventure. Il vécut une ascension sociale extraordinaire auprès de la noblesse savoyarde tout d’abord (le Pays de Gex faisait alors partie des états de Savoie) puis à Paris auprès de la cour de France.
Il chercha d’abord la protection des Sires de Rumilly, puis réussit à se faire accueillir à la cour du Duc de Savoie Charles Emmanuel 1er, à Chambéry d’abord, puis à Turin, la capitale. Bluet devint un proche et pour ainsi dire un bouffon du duc de Savoie.
A l’époque, le duché de Savoie et le royaume de France étaient en guerre. Quand le duc de Savoie alla à Paris négocier la paix avec le roi de France Henri IV, Bluet d’Arbère suivit le duc à Paris où… il resta, préférant se rapprocher du roi de France. Peut-être avait-il deviné que le pays de Gex deviendrait français. Ou bien était-il guidé par l’appât du gain? Bluet fréquenta les grands du royaume de France, à qui il prédisait l’avenir et tenait des propos extravagants qui les faisaient rire. Il fit office de bouffon. Il se fit offrir une rente par Henri IV. Il fut nommé censeur, lui qui ne savait ni lire ni écrire.
En 1601, les Pays de l’Ain, Bresse, Bugey, Valromey et Pays de Gex, furent rattachés au royaume de France. Bluet devint donc français, comme tous les Divonnais.
Bluet se faisait offrir des cadeaux par les courtisans. Il réclamait des vêtements luxueux  « passementés d’argent » et se faisait inviter à leur table. Sans vergogne, il faisait la morale aux grands du royaume, leur reprochant de gaspiller leur fortune au lieu d’aider les pauvres….  Il éditait ses prophéties et ses visions, bien qu’il fût analphabète (il les dictait). Il les faisait imprimer sous forme de fascicules et les vendait dans les rues, comme un colporteur. Il déambulait dans les rues de Paris, se faisant appeler « Comte de Permission et Chevalier des treize cantons suisses », vêtu tantôt comme un prince, tantôt comme un gueux, sa « panetière » au côté, vendant ses pamphlets et ses hallucinations à la criée… Un contemporain a dressé son portrait :
« Avec la cape et le bonnet
et la plume que l’on y met
et sa panetière jolie,
belle panetière de prix
où logeait tous ses écrits!
Il allait tout vêtu de soie,
d’or et d’argent comme les rois,
et rechangeait plus que trois fois
de vêtements de toutes guises. »
Hélas! Son succès auprès des princes ne dura pas. Ses extravagances et ses sermons finirent par les ennuyer. Ils cessèrent de lui offrir des cadeaux. Henri IV ne lui versa plus de rente. Le pauvre Bluet ne pouvait plus payer l’impression des ses fascicules. Il sombra dans la misère et dès lors, erra dans les rues de Paris comme un malheureux illuminé. Il ne se nourrissait plus que de pain sec, et portait une robe de bure. Il mourut en 1606, à l’âge de 40 ans, des suites d’un jeûne prolongé qu’il avait fait pour conjurer la peste.

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