Ouverture du casino de Divonne (1954-1955)

Le casino de Divonne a ouvert le 1er juillet 1954 dans un local provisoire, au rez-de-chaussée de l’actuel Grand Hôtel du Domaine de Divonne. L‘entreprise était aventureuse. On doutait de sa réussite. On gardait en mémoire l’échec du Casino municipal qui n’avait fonctionné que par intermittences, en étant le plus souvent déficitaire pour finalement faire faillite. (Voir notre article Le Casino municipal, 1912-1934). Mais cette fois-ci, vingt ans plus tard, la réussite fut immédiate, éclatante. Les bénéfices des tables de jeux, d’emblée faramineux, engendrèrent des retombées financières qui transformèrent rapidement la ville. Nous voulons raconter ici ce démarrage fulgurant qui a si rapidement modernisé Divonne.
Sources :
Le Pays de Gex Terre frontalière, Roger Tardy – CNRS 1970
Divonne-les-Bains, 25 ans de vie municipale – Municipalité de Divonne 1971
Origine du casino de Divonne sous forme de mémoire – Fleury Creton fils, 1996, inédit
Les jeux de casino par André Neurrisse – Que sais-je ? – PUF 1962
Dossier Joseph Girod

Après guerre, la Société des Bains au bord de la faillite…
Pendant l’Occupation, le patrimoine de la Société Anonyme de Divonne-les-Bains avait été réquisitionné par l’armée allemande si bien qu’en 1945, il se trouvait dans un triste état. Les Thermes avaient fermé  (pendant 6 ans, dit Joseph Girod). Il fallait les remettre en état. L’hôtel Chicago, qui avait servi d’hôpital militaire, réclamait d’importantes réparations. Le golf avait été utilisé comme terrain militaire : il fallait le restaurer. La Société Anonyme de Divonne-les-Bains n’avait pas les moyens d’entreprendre tous ces travaux. Ses caisses étaient vides. Elle mit son patrimoine en vente.
Les thermes et les hôtels de la Société des Bains (Grand hôtel, hôtel du Golf et Chicago) en 1955. La Société des Bains possédait en outre le théâtre et le golf.

On imagine l’inquiétude à Divonne : qui donc pouvait acheter ce vaste ensemble s’étendant sur une centaine d’hectares, alors qu’il avait subi des dégradations et que la ville appauvrie ne laissait entrevoir aucune perspective de développement touristique ? On pronostiquait déjà la fin de Divonne comme station thermale et touristique…

Maire cherche casinotier
Le maire de Divonne était depuis mai 1945 Marcel Anthonioz, un homme particulièrement entreprenant. Il pensa qu’un casino permettrait de relancer la station. L’idée lui avait été conseillée par le «Père Benoit», un Divonnais qui avait été commissaire au casino de Monte-Carlo. Marcel Anthonioz prit le taureau par les cornes. Il décida de mettre à profit la loi du 15 juin 1907 qui autorisait les casinos dans les stations thermales et climatiques. Article premier de la loi du 15 juin 1907 : «Par dérogation à l’article 410 du code pénal (interdisant les jeux d’argent en France NDLR), il pourra être accordé aux cercles et casinos des stations balnéaires, thermales ou climatiques, sous quelque nom que ces établissements soient désignés, l’autorisation temporaire, limitée à la saison des étrangers, d’ouvrir au public des locaux spéciaux, distincts et séparés où seront pratiqués certains jeux de hasard, sous les conditions énoncées dans les articles suivants.» Cet article, après plusieurs modifications a été abrogé par l’ordonnance du 12 mars 2012. Article 2 : «Les stations dans lesquelles la disposition qui précède est applicable ne pourront en bénéficier que sur l’avis conforme du Conseil municipal. Les autorisations seront accordées par le ministre de l’Intérieur, après enquête, et en considération d’un cahier des charges établi par le Conseil municipal et approuvé par le ministre de l’Intérieur.»

Marcel Anthonioz contacta les administrateurs de la Société des Bains dont le siège social était 190 avenue de Neuilly à Neuilly-sur-Seine, et leur demanda de lui céder leur propriété divonnaise. On dit qu’il gagna leur confiance en leur faisant obtenir des dommages de guerre. Une promesse de vente a été signée à Paris le 17 avril 1952, selon laquelle Félix Goudard « agissant tant en son nom personnel que comme mandataire des administrateurs promet de vendre 48.103 des actions de la société au capital de 5.000.000 de francs divisé en 50.000 actions à Marcel Anthonioz, propriétaire d’hôtels à Divonne-les-Bains (Ain) qui accepte, mais ne prend, quant à présent aucun engagement d’acquérir (…) Le prix de la vente est fixé à 2.600 francs par action. (…) La promesse de vente est consentie pour une durée de 3 mois. » Remarquons que la promesse de vente était faite à Marcel Anthonioz en tant que propriétaire d’hôtels et non en tant que maire représentant une commune.

Il fallait obtenir l’autorisation du Ministère de l’Intérieur sans dépasser le délai de trois mois ! Heureusement, Marcel Anthonioz, élu député de l’Ain en 1951, avait des facilités pour frapper aux portes et le 26 juin 1952, le Ministère de l’Intérieur émit un avis favorable de principe à l’ouverture d’un casino (jeux ordinaires et roulette). Il restait encore à trouver un concessionnaire qui présentât les garanties nécessaires. Une année entière se passa en contacts, entretiens, déplacements, sans résultat. « Le maire de Divonne s’est adressé aux patrons des plus grands casinos de France (Deauville, Cannes, Enghien, Charbonnière, etc.). Ils vinrent sur place. Ils jugèrent que l’affaire n’avait aucune chance de réussir et refusèrent de s’engager.» (Fleury Creton fils)

Félix Goudard, PDG de la Société des Bains et Marcel Anthonioz, député-maire de Divonne-les-Bains.

Un petit hasard déclenche une grande réalisation
Fleury Creton fils raconte : « Félix Goudard, le PDG de la Société Anonyme de Divonne était le patron de Solex. En janvier 1954, le comptable de la Société Solex apprit à son ami, comptable de la Société Bernard-Lévy à Paris, alors qu’ils jouaient ensemble aux cartes, que monsieur Félix Goudard cherchait à remettre la Société Anonyme de Divonne. Il en informa son patron, Pierre Bernard-Lévy, qui envoya son neveu Louis à Gstaad, où monsieur Goudard était en vacances, pour en avoir confirmation, ce qui s’avéra exact. Vers le 10 janvier 1954, Pierre Bernard-Lévy contacta mon père à Lyon (où nous habitions à l’époque) avec lequel il avait traité plusieurs affaires immobilières, lui demandant d’étudier cette proposition, pour éventuellement la réaliser ensemble. » Fleury Creton n’avait aucune idée où Divonne se trouvait…
Et voilà Fleury Creton qui débarque le 25 janvier 1954 à Divonne avec son épouse et son fils. Ils trouvent une ville déserte, figée sous la neige et dans le brouillard, une quinzaine de voitures gisant dans le fossé… Un seul restaurant était ouvert, parait-il. N’importe qui d’autre aurait été rebuté par cette ambiance réfrigérante, mais pas eux. « Nous fîmes le tour de la propriété y compris le golf. Comme on dit dans le métier, nous constatâmes qu’il y avait de la marchandise.» Fleury Creton devina que la proximité de Genève était un atout déterminant. L’aéroport de Genève était en train de créer ses grandes lignes. On pourrait facilement attirer les grosses fortunes quand elles viendraient de loin pondre dans le nid genevois. Il dira dix ans plus tard : « Le vrai joueur, celui qui joue pour gagner, va toujours au plus près. Or Divonne est plus près de Genève qu’Evian. Il n’était pas sorcier de voir que Genève bloquée vers l’est se développerait vers la France. Divonne, c’est la banlieue de Genève. »

Fleury Creton père à droite, et à gauche Fleury Creton fils, dit Riquet, dont nous citons des souvenirs extraits de « Origine du casino de Divonne sous forme de mémoire », texte inédit qui nous a été remis par sa fille.

Fleury Creton : J’adore arriver dans une affaire tombée !
Fleury Creton père, né en 1900, était originaire de Lille. Quand il est arrivé à Divonne, il avait 54 ans, et il avait déjà relevé plusieurs affaires, à Dunkerque, Malo-les-Bains, Amiens, Lyon… En juin 1940, il avait vu s’effondrer sous les bombardements l’hôtel Les Arcades qu’il dirigeait avec son épouse, place Jean Bart à Dunkerque. Il avait obtenu des dommages de guerre grâce auxquels il avait pu recommencer une autre vie, à Lyon cette fois-ci, dans la restauration. « Quand le Palais d’Hiver de Lyon a périclité, son propriétaire Monsieur Lamour a fait appel à Fleury Creton. Ils se sont associés. C’est au Palais d’Hiver que mon beau-père a rencontré beaucoup d’artistes qui sont devenus ses amis, comme Annie Cordy. Il les a fait venir ensuite à Divonne. » nous a expliqué Huguette Creton, sa belle-fille. Le Palais d’Hiver à Lyon (il a fermé en ) était la plus grande salle de music-hall de France. Tous les grands artistes de l’époque s’y sont produits. Son imprésario était celui de l’Olympia. Il envoyait à l’essai les débutants à Lyon avant de les programmer à l’Olympia de Paris. Fernandel, Brassens, Joséphine Baker, Tino Rossi, Johnny Hallyday, Nicoletta, Charles Aznavour, se sont produits au Palais d’Hiver. On comprend mieux comment par la suite la famille Creton a pu attirer des vedettes en pleine gloire dans le petit cabaret du casino de la petite Divonne excentrée : les Creton avait aidé à leur démarrage. C’était des amis.

Fleury Creton et Louis Bernard-Lévy s’engagent dans l’aventure
Racheter la Société Anonyme de Divonne-les-Bains ? Pourquoi pas, mais l’affaire était risquée. Le bilan 1953 des hôtels du Golf et Chicago pour deux mois d’été présentait une perte de 7 millions. Par prudence, Fleury Creton mit une condition. « Mon père était un homme-chiffres. Il pensa que l’affaire pourrait réussir, mais il fallait au préalable prendre une option qui prendrait fin si le chiffre envisagé de 35 millions de l’époque n’était pas réalisé le 31 octobre, ce dont il fit part au patron de la Sté Bernard-Lévy. L’affaire fut conclue, la participation de chaque famille serait de 50%, nous prîmes rendez-vous chez Monsieur Goudard pour proposer cette option, qu’il accepta, et nous contactâmes le maire de Divonne qui fut surpris et heureux de trouver des acquéreurs inespérés. »
                      Louis Bernard-Lévy (à gauche) et Fleury Creton (à droite).

Fleury Creton s’engage et Louis Bernard-Lévy, le neveu du patron de la Société Bernard-Lévy reprennent l’affaire. Le risque est d’autant plus gros que ni l’un ni l’autre n’a l’expérience d’un casino ! Pour limiter les risques, ils répartirent les activités sur deux sociétés. Roger Tardy : « Le risque est pris par une société secondaire, la Société d’Exploitation du Casino de Divonne-les-Bains (SECD), fondée le 28 juin 1954 pour une durée de 99 ans, dont le siège social, initialement parisien, est transféré à Divonne le 9 novembre 1955. Elle limite son champ d’action au jeu strictement. La Société Anonyme de Divonne-les-Bains garde l’exploitation du fonds de commerce hôtelier comprenant les grands hôtels avec leur domaine récréatif (terrain et pavillon du Golf y compris restaurant et bar) et le domaine thermal avec l’établissement hydrothérapique. »

1954 : Ouverture du casino dans des locaux provisoires
L’autorisation définitive du ministère fut obtenue le 27 mai 1954. On aménagea un local provisoire dans les salons de l’hôtel du Golf (actuel Grand Hôtel du Domaine de Divonne). « Jusqu’à l’ouverture, ce fut un grand remue-ménage, afin d’être prêts pour le grand jour, les ouvriers travaillèrent jour et nuit, ma famille fut en permanence sur le pont et dormit peu. Le dernier tapis de roulette fut placé à 15h45 le 3 juillet et la première boule fut lancée, comme prévu à 16 heures. » (Fleury Creton fils). Une grande fête d’inauguration donna le ton, avec les officiels (préfet, sous-préfet, député-maire, consul de France à Genève, etc.), des notoriétés genevoises, de nombreuses relations, tout le monde en tenue de soirée… L’orchestre Tony Burdet menait le bal. On dansa, parait-il, jusqu’à l’aube. L’élégance dallait devenir une caractéristique de la vie divonnaise!

Fleury Creton, le directeur, et son épouse travaillaient d’arrache-pied. « 16 heures par jour, même le dimanche ! » dit leur fils. Ils mirent en place une intense campagne de publicité et firent jouer leurs relations. Ils envoyaient les invitations et organisaient les réceptions. Les joueurs arrivèrent, pour la plupart de Suisse. Les plaques minéralogiques des voitures l’indiquaient clairement. Certains jouaient de très grosses sommes… En Suisse, à l’époque, dans chaque Kursaal (casino), il n’y avait qu’un seul jeu, la boule, et la mise ne pouvait pas dépasser 5 Francs aussi les joueurs suisses furent-ils enchantés de venir jouer de grosses sommes tout près de chez eux.

La réussite du casino de Divonne fut immédiate. Elle dépassa toutes les espérances. Les 35 millions espérés en novembre furent réalisés dès le 12 août! Du jamais vu ! L’option de départ fut levée. L’autorisation des jeux fut renouvelée le 31 octobre. Dès novembre on entreprit les travaux qui allaient installer le casino dans son local définitif. Quel travail ! Fleury Creton et son épouse devaient diriger le casino dans l’hôtel du Golf et en même temps superviser les travaux d’aménagement dans le futur site. Et en plus, ils préparaient le lancement du premier Festival International de Musique de Chambre de Divonne-les-Bains !


1955 : Installation définitive dans les locaux actuels
Le casino fut installé le 14 juillet 1955 au rez-de-chaussée du grand hôtel, dans la « salle à manger », au-dessus du salon de thé la Potinière. L’entrée du public se faisant côté rivière, il a fallu construire une passerelle d’accès qui enjambât la Divonne.

1955 : Premier Festival International de Musique de Chambre de Divonne
Dès l’ouverture du casino, la famille Creton lança le Festival International de Musique de Chambre de Divonne, l’un des premiers festivals de musique classique en France. Le théâtre n’était pas encore prêt. Le Festival fut ouvert le 28 juin 1955 dans la salle de spectacles du casino par l’Orchestre de Chambre de Stuttgart sous la direction de Karl Münchinger, avec le violoniste Devy Erlih et le lendemain avec le violoniste Guy Fallot. 1er juin : Joint-Récital par Pierre Bernac, baryton et le compositeur Francis Poulenc au piano. 5 juillet : Récital Alfred Cortot. 6 juillet : Chœur de Chambre de l’Académie de Vienne. 8 juillet : Récital Andrés Segovia. La programmation était établie à Paris par le bureau de concerts Maurice Werner, qui sera soutenu sur place dès 1956 par l’association des Amis du Festival. A partir de 1956 les concerts se dérouleront dans le charmant petit théâtre dont l’acoustique était appréciée.
Le Festival de Musique de Chambre de Divonne recevra pendant plus de 50 ans les meilleurs musiciens du monde. Pour n’en citer que quelques-uns : les pianistes Arthur Rubinstein, Paul Badura Skoda, Nikita Magaloff, Samson François, les violonistes Yehudi Menuhin, Arthur Grumiaux, Itzak Perlman, le violoncelliste Mstislav Rostropovich, le trompettiste Maurice André… Il sera un rendez-vous annuel des mélomanes de la région. On y viendra de Paris. Le fameux critique musical Antoine Goléa y fera résonner ses avis de sa voix de stentor. Il sera diffusé sur France Musique…
Une réussite inouie qui rejaillit sur Divonne
Le casino de Divonne était mené de main de maître par son directeur Fleury Creton, assisté de son épouse. Les joueurs affluaient. Les recettes augmentaient selon une courbe ascendante à rendre jaloux n’importe quel chef d’entreprise. Dès 1956, le casino de Divonne se hissa au 3e rang des casinos français. Les concerts classiques ou de variétés et les fêtes enchantaient le public. Le succès rejaillit sur la ville. Le quartier se transforma. Divonne embellit. Les commerçants eurent le sourire. La gaieté et la bonne humeur remplacèrent la morosité de l’après-guerre.
                                          Le casino de Divonne le 11 juin 1956

Nous raconterons dans un prochain article la réussite prodigieuse du casino de Divonne, caractéristique des Trente Glorieuses et les bienfaits qu’elle a apporté à Divonne. Nous nous arrêterons en 1962, l’année où la famille Creton a cédé son affaire en plein essor à des groupes financiers.


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