1965 : Lancement de l’hippodrome de Divonne

Par quel miracle un hippodrome a-t-il pu surgir brusquement dans une petite ville de 2.500 habitants ? Où a-t-on trouvé des spécialistes de courses hippiques ? Les fonds nécessaires ? L’espace suffisant à l’installation des pistes, des tribunes, des boxes + divers équipements et des parkings ? Et comment loger en été plusieurs centaines de chevaux de course avec leur propriétaire, les entraîneurs, les jockeys, les lads, tout ce monde étant accompagné par sa famille venue profiter des vacances à Divonne ?

Ce fut simple : il y eut la bonne personne (André Lonchampt), au bon endroit (un marais inexploité appartenant à la Ville de Divonne), au bon moment (creusement du lac artificiel) dans un contexte favorable (le casino en pleine réussite financière).

De même que Jean Debaud est le Père du Lac de Divonne, André Lonchampt (1905-1990) est le Père de l’hippodrome de Divonne. Il en a lancé l’idée. Il l’a conçu et dessiné. Il en a supervisé la construction. Il a dirigé la Société des Courses à ses débuts, de 1967 à 1982.
Originaire de Lons-le-Saulnier, André Lonchampt est entré très jeune au bureau d’études des Ponts et Chaussées de Bourg-en-Bresse. En 1932, il a été affecté, en tant qu’ingénieur des Ponts et Chaussées, à la subdivision de l’arrondissement de Gex, où il a travaillé 35 ans.

A partir de 1962, André Lonchampt s’est trouvé, pour ainsi dire, attelé à la ville de Divonne, alors chamboulée par d’énormes chantiers. La destruction du 2e établissement thermal et la construction d’un 3ème établissement thermal transformaient le centre-ville. C’est surtout le creusement du lac artificiel et la réalisation des routes entourant ce lac qui ont accaparé André Lonchampt.

Divonne dans les années 1950
Cadastre napoléonien 1845

Dans les années 50, entre la voie ferrée qui reliait Divonne à Crassy et la Divonne-Versoix, s’étendait le Marais de Divonne. C’était une partie des marais de la Versoix qui se développaient de part et d’autre de la rivière la Divonne-Versoix, depuis le marais des Bidonnes jusqu’à Grilly (étang de Prodon), et au-delà. Le Marais des Divonne était en grande partie propriété de la ville de Divonne.

« Les marais existant en bordure de la rivière la Divonne, frontière suisse, traversés par la route donnant accès au lac Léman et à Genève, donnaient beaucoup de soucis à M. Marcel Anthonioz, député-maire de Divonne-les-Bains. Des sondages effectués par le service des Ponts et Chaussées révélèrent que ces marais étaient occasionnés par la présence d’une importante nappe phréatique circulant à faible profondeur dans une épaisse couche de gravier. Le Maire et le Conseil Municipal décidèrent alors d’exploiter la présence de cette nappe en créant un lac et chargèrent le service des Ponts et Chaussées de la rédaction du projet et de la direction des travaux, les déblais composés principalement de gravier et de terre végétale étant répandus sur 1m de hauteur en moyenne jusqu’à la frontière suisse sur les terrains entourant le futur lac. En qualité d’Ingénieur des Ponts et Chaussées à Gex, je fus chargé de la conduite des travaux. » (André Lonchampt)

Le début des travaux (1960) – Tableau de Jean Debaud dans son livre Le Lac, Divonne de 1900 à nos jours – page 61

Dans le chapitre Feu vert et vieille guimbarde, Jean Debaud décrit les travaux de creusement du lac, depuis les sondages effectués en 1960 jusqu’à la mise en eau au printemps 1964. Voir notre article
Jean Debaud, le Père du lac de Divonne.
Pelleteuse – dragline – Pompe pour évacuer l’eau de la nappe phréatique qui affluait en grande quantité  – allées et venues des scrapers et des bulldozers, même quand il faisait nuit – Station de lavage et concassage du gravier – Pont sur la Versoix, construit pour acheminer le gravier au chantier de construction de l’autoroute Genève-Lausanne – enrochement de la cuvette…

Les scrapers et bulldozers de l’entreprise Tramier

Pas besoin d’acheter ou de louer des terrains pour entasser les déblais ! Une partie des graviers était vendue à la construction de l’autoroute Genève-Lausanne. Le reste (gravier, terre et sable) était remonté par les scrapers poussés par les bulldozers et déposé sur les bords de la cuvette. Ces tas de gravier et de sable ont donné des idées à André Lonchampt…

Tas de sable extraits de la cuvette. L’eau de source afflue spontanément.

André Lonchampt était un turfiste passionné. La passion des courses hippiques s’était emparée de lui dans sa jeunesse, à Vincennes. En observant les tas de gravier et plus loin le large espace qui s’étendait entre le chantier et la Divonne-Versoix, notre turfiste se prit à rêver. Il imagina un magnifique champ de courses. Il voyait les chevaux galoper crinière au vent, les couleurs vives des casaques des jockeys, les tribunes remplies d’une foule de spectateurs. L’idée s’imposa à lui que le gravier étalé par les scrapers égaliserait le terrain et le renforcerait : on pourrait y construire de belles pistes…

Justement on manquait d’hippodrome à Genève et en bassin lémanique. Le champ de courses de Morges était en train de fermer. André Lonchampt n’eut pas de peine à convaincre son ami Marcel Anthonioz : le député-maire de Divonne voulait justement assainir ce marais qui dégageait des brumes, amenait des moustiques, et qui, disait-il, ne rapportait rien.
Marcel Anthonioz était en train de transformer Divonne en station de loisirs moderne. Il tenait à développer les sports nautiques, de plein air et pour tous. Il avait, dès 1952, commandé un Centre Nautique à l’architecte Novarina.

Divonne début des années 60. Pas de bâtiment entre l’école et le Centre Nautique

En 1964, la cuvette du lac est en train de se remplir. Le superbe Centre Nautique vient d’ouvrir, considéré comme l’un des plus de France. Avec les déblais extraits de la cuvette, on construit des routes et d’immenses parkings… Un hippodrome complètera magnifiquement ce grand espace entre la ville et la rivière.

Photo Raymond Grenard – Les tribunes
Photo Raymond Grenard – Les boxes
Construction des tribunesPhoto Studio Anthony
La charpente des tribunes. Photo Annie Grenard

La toiture (90m de long) est entièrement supportée par des piliers en maçonnerie d’où s’échappent un éventail de poutres inclinées. Cette charpente très belle en même temps que très efficace a été réalisée par Blanchard Frères, entreprise familiale depuis 1898, sise à Cessy.
« Des troncs d’épicéa « coupés à la bonne lune, dans la forêt d’altitude de Divonne », qui ne se sont pas altérés en 55 ans (malgré les fuites encore présentes aujourd’hui) et non traités ! La conception de la charpente avec jeux de forces en 3 dimensions, par extension ou compression. Mais avec un équilibre parfait qui lui a permis, malgré ses 10 mètres d’avant toit, projetés sans piliers, de résister à toutes les tempêtes même celle de 1999 ! La surface de l’édifice est de 100 m par 50 m. » (Alain Girod en 2020)

En haut des tribunes, on trouve les guichets où les parieurs viennent parier. Au rez-de-chaussée, sous les gradins se trouvent la salle des balances pour le pesage des jockeys, le secrétariat, le bureau des commissaires, les vestiaires, les sanitaires, et l’infirmerie.

Jacques Bardet a fait ses études d’architecture à Genève. On le rattache au style moderne, puis postmoderniste. Dans les années 60, il a développé un concept de design architectural innovateur, l’architecture combinatoire, en adaptant à l’architecture le concept mathématique de combinatoire. Sa construction du lotissement de la Nérac à Boussy-Saint-Antoine dans l’Essonne a fait date. En rupture avec les grandes barres, il conçoit des assemblages asymétriques de petits blocs à toits plats, appelés plots, de 2 étages. Il les combine et les oriente irrégulièrement dans un environnement verdoyant. En somme, il adapte le style Le Corbusier à la vie en société. Il en fait une architecture conviviale. A partir de 1970, il sera architecte-conseiller au Ministère de l’Urbanisme et du logement.

110 à 120 boxes accueillaient les chevaux. On pouvait accéder aux boxes, et à un parking en venant de Crassy par la route du bord du lac. Ce parking sera planté d’arbres. Il est devenu caduc quand le tour du lac a été interdit à la circulation. On accède maintenant aux boxes en arrivant à l’hippodrome par la rue de Genève, depuis le rond-point de la douane, en passant derrière les tribunes.

Créée dans un salon des Grands Hôtels, elle fut déclarée en sous-préfecture le 5 mars 1964 « en vue de créer l’hippodrome et d’élaborer un calendrier des courses ». Président : Elie de Rothschild – Président délégué : Francis Blanchard (qui deviendra Directeur de l’Organisation Internationale du Travail en 1973) – Vice-président : Georges Fournier – Directeur : André Lonchampt

« Au terme d’une convention établie entre la Ville de Divonne et la Société des Courses, celle-ci prenait à sa charge les investissements à entreprendre : création, aménagement des pistes, construction des tribunes et des annexes, installation des boxes et des établissements d’exploitation. » (Marcel Anthonioz)

Les officiels, le jour de l’inauguration : De gauche à droite : Francis Blanchard, représentant le président Elie de Rothschild, PDG de la Société Nouvelle de Divonne –
Marcel Anthonioz, député-maire de Divonne-les-Bains, vice-président de l’Assemblée nationale – Monsieur Dupoizat, préfet de l’Ain – Jean-Claude Aaron, président de la Fédération Nationale des constructeurs promoteurs – André Lonchampt, fondateur de l’hippodrome qui sera deux ans plus tard directeur de la Société des Courses – Michel Yvon, directeur du casino.
Journal de Genève – 19 septembre 1965

« La grande première de Divonne est un succès éclatant. Le splendide hippodrome s’installe brillamment parmi les grands champs de courses internationaux. » titrait un journal qui énumérait toutes les personnalités françaises et suisses et la liste était longue.
Qui a gagné la première course ? Ruban bleu ! Le cheval de Fleury Creton, fondateur du casino de Divonne. On dit que Ruban Bleu est parti avant le départ… (Chut!)

La 1ère saison comporta 6 réunions, mixtes pour la plupart. Dès 1966, le nombre de réunions fut porté à 14. La formule « meeting » commença en 1967 (galop en juillet, trot en août). En 1979, le nombre de réunions est ramené à 12 (5 pour le galop et 7 pour le trot).
L’ambiance était à la fête. On allait à l’hippodrome pour le spectacle, pour rencontrer des amis, pour jouir du splendide panorama sur la Haute Chaîne du Jura. On ne pariait pas forcément. Mais addicts aux courses ou simples curieux, tous était saisis par le suspens, tous s’extasiaient devant l’élégance des chevaux. Les tribunes étaient pleines. Le restaurant des tribunes débordait. Les voix des speakers résonnaient dans tout Divonne et les Divonnais étaient fiers quand ces speakers étaient Léon Zitrone ou Guy Lux ….

Course de trot attelé. La piste était en sable.
Course de galop
Course de sauts d’obstacles. Malgré leur succès, ces courses ont dû être abandonnées.
L’affluence des jours de courses
Tableau de Jean Debaud – L’hippodrome de Divonne en 1974

1965 : Divonne-les-bains est dotée d’un complexe de loisirs vaste et luxueux : le Centre Nautique dessiné par Maurice Novarina et le lac artificiel avec sa plage et son club nautique sont dorénavant complétés par un hippodrome doté de tribunes monumentales et considéré par les propriétaires et les entraîneurs comme « un des plus beaux de province ».

Les gros chantiers se sont succédé à un rythme fou. 1963 : ouverture du nouvel établissement thermal et de l’école maternelle. 1964 : ouverture du Centre Nautique et mise en eau du lac. 1964-1965 : réalisation de l’hippodrome, ouverture de 9 km d’artères nouvelles et de 40.000m2 de parking. La note était lourde! Heureusement, Divonne a bénéficié de l’apport financier du casino (15% du bénéfice net des produits des jeux, or le casino était depuis 1960 le premier de France pour le chiffre d’affaires), du soutien de la Société Nouvelle de Divonne (Casino-golf-grands hôtels-restaurants-théâtre) et de l’engagement de la Société des Courses.

La photo de droite embrasse une course de galop, les voiliers sur le lac, les baigneurs à la plage, et les voitures sur un parking plein! Peu de villes pouvaient s’enorgueillir d’un complexe de loisirs aussi sophistiqué et ramassé!

Le fondateur de l’hippodrome n’a pas chômé. Il a dirigé avec succès l’hippodrome de Divonne de 1967 à 1982. On le reconnait sur les photos à son élégance, soulignée par un perpétuel noeud papillon, et à son large sourire. Sa passion pour le cheval ne l’a jamais quitté. Il partageait sa passion avec son gendre, René Rochebillard, pharmacien à Divonne.

André Lonchampt avec sa fille, son gendre et leur cheval
Bellino II – © Aprh – Bellino II

L’inoubliable champion Bellino II, fils de l’étalon Boum III et de la jument Belle de Jour III, est né en 1967 chez Maurice Macheret à Vétraz-Monthoux (74). Il a été débourré et élevé sur l’hippodrome de Divonne. Sa carrière a été une suite d’exploits. Il a remporté à trois reprises les Prix d’Amérique et de Cornulier, respectivement les plus grandes courses au trot attelé et au trot monté. Sa célébrité rejaillissait sur l’hippodrome de Divonne. Voir Les grands exploits : Bellino II, la preuve par 5

Piste de trot (mars 2024)
Piste de galop (mars 2024)

L’hippodrome de Divonne est classé en 1ère catégorie pour le trot. La piste de trot est recouverte de pouzzolane, une roche volcanique pulvérisée. Après avoir connu une période de baisse de fréquentation, il gagne en notoriété depuis qu’il organise des courses Premium (réunions où l’on peut parier en ligne et dans les 13.500 points PMU français et même à l’étranger) diffusées sur la chaîne Equidia. Il a obtenu le label EquuRES, la seule démarche de qualité en faveur de l’environnement et du bien-être équin. Il n’utilise pas de produits phytosanitaires.

www.hippodromedivonnelesbains.com

Une idée fausse largement répandue 
L’hippodrome ne vivrait que quelques jours par an. Il ne serait utilisé que lors de 10 journées de courses. Faux ! Les chevaux de course sont des athlètes. Ils s’entraînent tous les jours. Les 221 boxes à chevaux sont en location toute l’année. L’entretien des pistes demande un long travail en amont. Le personnel y travaille pendant des mois.
L’hippodrome accueille en dehors de la saison des courses, des événements hippiques, des concerts, des spectacles, des fêtes.
Un golf 9 trous est situé sur le terrain de l’hippodrome. Initiation au golf, cours collectifs, stages… Voir Golf de l’hippodrome.

Une idée juste à faire connaître
Les chevaux de course aiment Divonne. Ils apprécient la belle herbe de la piste de galop et le pouzzolane de la piste de trot. Ils adorent baigner leurs jambes fatiguées après l’effort dans l’eau de la Divonne-Versoix. La rivière coule exactement derrière les tribunes. Cette eau leur fait du bien. Ils le font savoir à leur manière et les entraîneurs sont heureux de pouvoir les récompenser de leur travail par une baignade dans cette eau bienfaisante.

La Divonne-Versoix derrière l’hippodrome
L’arrière des tribunes, côté Suisse (sud)
entièrement recouvert de panneaux photovoltaïques

Merci à Madame Lonchampt, à Divonne Hier et Demain et à la Société des Courses de m’avoir communiqué photos et renseignements.
Annie Grenard – Juin 2025

P.S. : On ne peut pas citer ici les nombreux événements accueillis par l’hippodrome. Mais il faut mentionner les arrivées du Tour de France. Elles avaient un succès fou. Le tour du lac se prêtait merveilleusement au sprint de l’arrivée. Le public dans les tribunes et le long des barrières pouvait bien admirer les coureurs.
1967 – Etape Belfort-Divonne – Vainqueur Guido Teybroeck – Maillot jaune Roger Pingeon
1969 – Etape Belfort Divonne – Vainqueur Mariano Diaz – Maillot jaune Eddy Merckx
1970 – Etape Belfort-Divonne – Vainqueur Eddy Merckx – Maillot jaune Eddy Merckx
1973 – Etape Belfort-Divonne – Vainqueur J.P. Danguillaume – Maillot Jaune José Catieau
1976 – Etape Beaulieu-Valentigney – Vainqueur Jacques Esclassan – Maillot jaune Freddy Maertens











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