L’inondation de 1910

Article d’Alfred Françon paru dans l’Echo de Divonne  en 1910 :
Inondation de mardi 18 au jeudi 20 janvier 1910
Inondation
Crue de la Divonne – Tristes veillées – Premiers secours – Palud et Fontaine sont bloqués
Le tocsin – Courageux dévouement des pompiers
La conduite du maire et des autorités locales

Jamais les Divonnais n’avaient assisté à un spectacle plus angoissant que celui qui s’est déroulé pendant les journées et les nuits de mardi à jeudi ; jamais la rivière n’avait été aussi terrifiante ; c’est en vain que l’on rappelait la catastrophe du 15 août 1879, les inondations d’années plus récentes, on arrivait difficilement à une horreur plus grande que celle actuelle.
Lundi, durant toute la journée et toute la nuit la pluie n’a cessé de tomber fine et serrée ; un vent chaud du sud soufflait en tempête activant la fonte des neiges sur le Jura, aussi le mardi matin, vers onze heures, les riverains commencèrent à s’inquiéter de la montée rapide du niveau de la rivière ; ils prirent quelques précautions d’abord, mais redoublèrent bientôt de surveillance car l’eau continuait son mouvement ascensionnel ; de provisoires barrages furent établis.
La crue ne fut pas régulière et étant donné la rapidité du courant, il est impossible de fixer la progression horaire, mais durant ces deux jours, la Divonne a dépassé de plus de deux mètres son niveau normal. Il est impossible de décrire l’anxiété de la population durant ces heures.
Le mercredi vers deux heures du matin, la crue prit de plus grandes proportions ; nous veillons depuis une heure vers l’usine de menuiserie de M. Pièce lorsqu’on nous apprit que l’eau envahissait le hameau de Palud ; nous demandons si le maire est sur les lieux. On nous répond que M. le Maire dort. Nous n’osons troubler son sommeil, et après nous être rendu compte que ceux de Palud ne couraient aucun danger, nous allons à l’établissement où nous trouvons le directeur, M. Duborgel, à la tête de son personnel, organisant le service de défense et prenant toutes précautions pour protéger le village et l’Etablissement contre l’inondation.
A cinq heures, nouvelle crue et stationnement jusqu’à neuf heures ; à ce moment l’eau monte encore. Nous descendons en Palud : un spectacle impressionnant s’offre à la vue : le hameau tout entier est cerné ; l’eau a traversé le hameau de Fontaine et formé une nouvelle rivière qui coule rapidement vers le Temple protestant, envahit Palud, les jardins et le pré derrière chez Bizet, le niveau d’eau est de 40 centimètres. Les habitants se sont déjà réfugiés au premier étage.
On va chercher le maire pour lui demander de faire couper la route vers chez Martin, scieur. Le maire se borne à demander télégraphiquement l’autorisation au conducteur des ponts et chaussées à Gex. A 3 heures l’après-midi l’eau monte encore : des citoyens courageux se dévouent et entrent dans l’eau jusqu’à la ceinture pour porter des vivres aux habitants de Palud.
On cote maintenant : 55 chez Marc Dubout, 62 chez Bizet, 70 sur la route vers le caniveau ; le courant devient plus rapide, la pluie redouble de violence, le vent chaud souffle en tempête.
Mais voici la nuit. Il est 5 heures. Une sonnerie de clairon retentit lugubrement. Ce sont les habitants de Palud qui demandent du secours.
Devant les réclamations violentes des habitants le Maire et un commis des ponts et chaussées qui est présent, ne peuvent résister et laissent couper la route.
Devant l’incapacité notoire du maire qui, de toute la journée, n’est pas parvenu à prendre une décision pratique, M. Albert Panissod, capitaine des pompiers, prend le commandement des postes de surveillance aux endroits menacés puis il envoie le Maire donner l’ordre aux cafetiers et restaurateurs de laisser leurs établissements toute la nuit. Le Maire fait la commission puis… va se reposer. Heureux homme !

Sous une pluie battante, fouettés par un vent violent les braves pompiers acceptent noblement leur tâche : on les voit allant et venant aux postes assignés, trempés jusqu’aux os, pataugeant dans l’eau au risque d’attraper quelque bronchite ou fluxion de poitrine, portant vaillamment secours à leurs concitoyens, creusant des tranchées, assujettissant des ponts, consolidant des barrages, enfin faisant leur devoir, tout leur devoir. Ils ont fait preuve d’un dévouement sans bornes qui fit l’admiration de la population toute entière.

A 8 heures du soir on relève les postes ; tandis que quelques uns vont changer de vêtements, d’autres les remplacent aussitôt. La nuit est d’une noirceur d’encre, on ne peut se guider qu’à la lueur tremblotante d’un falot ; l’usine électrique envahie par les eaux ne peut fournir la lumière malgré les efforts de Miescher qui a fait des prodiges pour arriver à donner de la lumière, mais les lampes restent en veilleuses et s’éteignent bientôt. Seules les usines des Bains et de chez Monsieur Pièce donnent et éclairent leurs quartiers.
Cette veillée est vraiment lugubre : le grondement de l’eau se marie aux sifflements du vent et au roulement des énormes cailloux que la rivière charrie !
Malgré les barrages établis vers l’usine Pièce, l’eau passe sur les ponts, ravine le béton et roule avec fracas ; avec l’aide de personnes dévouées et de pompiers nous formons une équipe qui surveille tout le quartier depuis l’Hôtel de l’Ecu de France jusqu’aux Bains ; l’eau maintenant coule de tous côtés, elle envahit la rue et forme une nouvelle rivière qui grossit à vue d’œil : mais à 3 heures du matin la position est critique, l’eau monte de façon effrayante, terrible ; on sent l’affolement prochain et on en redoute les conséquences. Le capitaine des pompiers défend de sonner le tocsin ; il dirige ses hommes avec précision et sang-froid, et ceux-ci obéissent avec un zèle admirable.
Vers l’usine Pièce on démolit quelques un de nos barrages qui pourraient devenir dangereux. Ce faisant le fils Pièce et M. Noël, charron, tombent à l’eau mais sont relevés de suite ; un peu après c’est au tour du mécanicien Marcel Gendroz qui tombe également mais est retiré à temps.
Aux Bains l’eau coule furieusement ; on lève la dernière petite vanne, mais on prévient toutes les personnes qui ont une cave à proximité. En Fontaine et en Palud la position est de plus en plus critique ; nous descendons tous. C’est une course fantastique à travers les rues, éclairées par la lueur tremblotante des falots ; on sent monter en soi un angoissant effroi sur l’issue de cette lutte avec les éléments déchainés. Les pelles et les pioches sont en main ; on agrandit la tranchée vers Palud ; si l’eau monte encore, si le danger s’accroit on fera sauter la route un peu plus haut.
Vers 4 heures l’eau parait avoir atteint son maximum.

J’ai parlé tout à l’heure des mesures de sécurité prises par M. Duborgel, directeur des Bains pour préserver l’établissement et le village et prévenir de graves dégâts. Tout le personnel des Bains auquel s’étaient joints quelques personnes de bonne volonté était sur pied et chacun avait sa tâche bien déterminée, rien n’était laissé à l’aventure, tout était bien prévu.
Tandis qu’un groupe était chargé de faire des rondes dans le parc pour aviser de la situation de l’eau ; d’autres munis de harpons, de chaînes et de haches surveillaient et arrêtaient au passage les bois déracinés, les branches, les feuilles qui auraient pu former barrage et amener une catastrophe comme celle du 15 août 1879 ; d’autres encore établissaient des barrages en planches pour la conduite de l’eau ; la passerelle du restaurant fut surélevée afin d’éviter tout danger et laisser le libre cours à la rivière ; à l’usine électrique, aux grilles la surveillance était des plus actives ; au restaurant placé sur la rivière, les précautions les plus méticuleuses furent prises, des ouvertures ont été pratiquées dans les boiseries, des panneaux enlevés et des barrages de conduite établis dans le restaurant même, enfin à 3 heures du matin à moins d’événements imprévus tout était prêt et aucun accident n’était à redouter.
L’eau à ce moment atteignait son maximum et se précipitait en bouillonnant projetant des paquets d’eau qui se brisaient contre les barrages, mais en raison des nombreuses ouvertures qui avaient été ménagées elle ne fit aucun dégât et est entrée à peine dans la salle des restaurant. A 5 heures un quart le niveau commençait à baisser.
Si M. Duborgel mérite de très sincères éloges pour la façon dont il sut organiser le service des précautions, son personnel a droit aussi à de vives félicitations pour le dévouement et le zèle dont il a fait preuve et aussi pour la façon parfaite dont il a exécuté les ordres si intelligemment et donné par le Directeur des Bains de Divonne.

Puisque j’en suis aux compliments je me permets de les renouveler aux pompiers ; ces braves gens les méritaient largement car la plupart d’entre eux venus d’Arbère, de Plan, de Villard sont restés sur la brèche toute la nuit ; ils ont fait preuve d’un courage admirable et d’une endurance extraordinaire ; malgré le travail qu’ils ont fourni pendant cette nuit on a pu les voir toute la journée de jeudi et de vendredi manoeuvrant leurs pompes pour vider l’eau qui avait envahi les caves.
Honneur à ces braves soldats du devoir !
Pendant que la population divonnaise angoissée ou terrifiée, se prêtait mutuellement main-forte pour se défendre contre le danger imminent et terrible, que faisaient les autorités locales ?…
–          Où était le maire ?
–          Où était l’adjoint ?
Voilà des points d’interrogation que pour l’honneur de Divonne, pour le bon renom de notre station, on ne devrait pas être obligé de poser !
Nous devons cependant y répondre, quelque honte que nous éprouvions à étaler nos plaies morales.
Pendant que la population travaillait, pendant que les uns et les autres oubliaient leurs querelles, leur animosité politique pour ne songer qu’au salut commun, pour s’entraider,
–          Le maire dormait !
–          L’adjoint dormait !
Aucun d’eux n’a été présent pas plus en Palud que le long de la rivière pendant les nuits du 18 au 20 courant.
Ni les uns ni les autres n’ont songé à exercer un service d’ordre, organiser une surveillance ou porter secours aux habitants de Divonne pendant ces nuits terribles où les pires dangers étaient à redouter.
Pas un d’entre eux ne s’est dérangé pour essayer de sauver ces pauvres gens de Palud.
–          Chacun pour soi, dit le maire Olivet.
–          Tout pour moi dit l’adjoint Bernet.
Et ces deux hommes que l’ambition, la gloire des honneurs a rendu capables des pires platitudes pour avoir le plaisir de porter une écharpe et l’orgueil de se croire les deux premiers hommes de Divonne ; ces deux hommes – un maire et un adjoint – n’ont pas eu le courage de faire quoi que ce soit pour la sécurité des administrés dont ils ont la garde.
Il ne s’agissait pas cette nuit de parader ceint d’une écharpe municipale comme pour une retraite aux flambeaux, il s’agissait de faire simplement son devoir. Et ni le maire ni l’adjoint ne l’ont fait.
Le public divonnais se souviendra de l’inondation de 18 au 20 janvier 1910 mais il se rappellera aussi quelle a été la conduite du maire et de l’adjoint.
Ce sont deux gaillards qui ne feront jamais comme le Syndic de Crassier qui lui, a failli se noyer en organisant le sauvetage de ses administrés.

Dans la journée de jeudi l’eau a continué à baisser et à 8 heures du soir elle avait repris sa place entre les rives dans la traversée de Divonne.
Aucun accident grave à signaler. Les dégâts matériels sont assez importants dans les habitations que l’eau a envahies ; des poules, des lapins et une petite chèvre ont été noyés.
A Plan, plusieurs maisons ont reçu la visite des eaux.
A Arbère on dut couper la route à deux endroits différents l’eau arrivant en abondance du mont Mussy et inondant caves et rez-de-chaussées.
Entre la Tuilière et la douane de Chavannes la route a été inondée. Celles de Crassier, de l’ababattoir et de l’usine électrique également.
A stand de Barie l’eau a creusé très profondément le sol et coupé la route.
Dans la région, les dégâts sont considérables : sur la ligne de Divonne à Bellegarde qui avait été coupée entre Saint-Jean et Farges, la circulation est à peu près normalement rétablie. De même entre Divonne et Nyon, mais les trains subissent toujours un grand retard.
Alfred Françon

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